En vrai, je procrastine beaucoup, tellement beaucoup et tellement bien que je regrette que cela ne puisse pas devenir une carrière, car je serais -pour une fois- une grosse winneuse dans quelque chose.

J'ai quatre jours devant moi pour plier mon mémoire (enfin, plier..le finir, sinon ce serait plus simple et plus cool) (restent huit pages, mais ce sont les pires) (j'ai raccroché pour faire une pause -une pause de seize heures, parfaitement, faut se ménager- parce que ma dernière phrase sentait le ras le bol à plein nez, genre: "bon on va pas y aller par quatre chemins, hein les gars, vous voyez très bien où je veux en venir alors arrêtez de me casser les bonbons à devoir écrire des périphrases avec des enluminures à la con chié"). Les huit pages les plus atroces, celles qui vont me couter un bras, deux cervicales, une migraine ophtalmique, des vertiges, des sueurs froides, des frissons chauds, des furoncles, des verrues digitales (et sûrement une commande sur un site de sacs à main pour fêter la fin de ce calvaire). Ou alors je vais ne pas les écrire, ce qui serait le comble de la procrastination, après tout. Mais non, ça c'est juste impossible (tentative d'autopersuasion, ça va mal, les amis, ça sent le roussi).

Ce qui va arriver ensuite: un jury d'universitaires va se pencher sur mon travail (qu'honnêtement, je ne peux pas défendre parce que le sentiment qui me vient quand j'y repense c'est: RIEN ne m'aura autant gonflée) (cela dit, cela ne les occupera pas six heures non plus, et cela ne risque pas d'être vertigineusement passionnant) va discuter de ce travail avec condescendance, commisération, voire avec amusement, une quinquagénnaire à gros chignon et châle en dentelle va décreter que c'est assez intéressant, (du moins ça le serait dans l'hypothèse où on serait coincé dans une salle d'attente pendant dix-huit jours d'affilée consécutifs et qu'on ait lu jusque dans les lignes du papier peint, les lignes des murs et les lignes du carrelage, jusque dans l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main) mais qu'il faut revoir ci, en rajouter un peu là, reprendre cette idée...TA GUEULE!!!!!!! Je te l'offre mon mémoire, tu peux le conserver pour écrire ta liste de courses au dos si ça te chante, tu peux le punaiser dans le hall d'entrée de la Fac avec l'inscription "Voilà ce qui vous attend si vous arrêtez prématurément vos études, vous êtes prévenus", tu peux construire des avions en papier avec, je m'en fous, J'EN AI MARRE, j'emmerde ta discipline, j'emmerde l'histoire de l'éducation, j'y participe suffisamment pour me le permettre d'ailleurs, MA CLAAAAAAAQUE.

Quelle idée, mais quelle idée d'être allée me fourvoyer là dedans.. Les gens qui reprennent leurs études en cours du soir, avec la vie quotidienne, les obligations professionnelles et familiales, je les admire, mais JAMAIS j'aurais dû m'en inspirer, je ne suis pas du tout du même bois. Moi j'ai déjà du mal à laver la vaisselle quand je suis en vacances, je me balade en culotte parce que j'ai la flemme de m'habiller, je n'ai aucun respect pour les licences et les règles lorsqu'il s'agit d'écrire un truc, j'ai l'esprit concis et je supporte pas les contraintes QU'EST CE QUI M'A PRIS?

Bref, c'était le cri primal du mardi avant la reprise. Classique. Parce que quand ma tendance à laisser traîner les choses devient trop difficile à maintenir, (comme lorsqu'on a tellement évité de laver la vaisselle -un problème avec la vaisselle on dirait?- qu'il n'y a plus une seule petite cuillère de propre, plus un seul récipient pour verser son thé, et qu'on s'apprête à envisager de le boire direct à la casserole), je deviens d'une extrême mauvaise foi ET d'extrême mauvaise humeur, j'accuse le monde entier, ma maîtresse d'école du primaire qui m'a dit un jour que j'étais intelligente -sûrement pour arriver à me faire taire- (alors que si elle m'avait dit plutôt "écoute Louloute, essaie de tout miser sur les travaux manuels, hein", je serais certainement une artiste multimillionnaire qui vendrait des toiles subversives peintes avec le sang de ses menstruations, qui sait) (je décline la responsabilité de cette phrase, entièrement dictée par la zone la plus nébuleuse de mon cerveau et écrite avec mon pied gauche, pardonnez moi seigneur), mon prof de flûte, mon voisinnage qui pousse Guns & Roses à fond les décibels en déménageant ses meubles pour la sixième fois de la journée, j'en veux à Bill Gates de n'avoir pas su inventer une machine capable de lire dans mes pensées, d'en extraire la substantifique moelle (au figuré, bien sûr) avant d'ordonner celles ci en un plan parfaitement hierarchisé, clair, qui mettrait en évidence la clarté de mes raisonnements. Le monde est responsable de ma connerie, pensées grunges, anar et nihilistes en paquet cadeau.

Et au final, dans un accès de lucidité, il m'apparaît en pleine lumière que c'est juste à moi que je dois en vouloir. Moi, cette même personne qui sautait de joie lorsqu'on lui a accordé sa formation il y a quelques mois, cette dingue qui criait Champaaaaagne sous prétexte que Boss l'avait autorisée à reprendre des études. Une dingue, en somme.

Tout est normal: je suis à cheval sur la dead-line, en plein combat de rue avec mon moi-foutraque, celui que je compte bien battre dans les cordes, au moins cette fois ci. Notez bien qu'à l'heure qu'il est, alors que la maison est silencieuse, que Voisinos a manifestement fini de déporter l'armoire normande à l'autre bout de l'appartement, avant de s'apercevoir que finalement c'était mieux au début, que le chien de Voisinos semble dormir du sommeil du juste (pour aboyer demain à 7h42, exact), que l'Homme ronfle tel un bébé pingouin enrhumé après deux pizzas quatre fromages (voyez?), que l'ordinateur me tend la souris, que le document odt. clignote comme un gyrophare nymphomane, notez bien que je pourrais songer à finir ces p*^%# de huit pages, notez même qu'elles seraient, soyons fous, écrites et relues, imprimées et fraîchement reliées, SI JE N'ÉTAIS PAS une feignasse achevée. En même temps, ma vie risquerait d'être plate si j'étais logique, déterminée et tenace, non? Quoi, non? 

Voilà, bonne nuit, je vais réconcilier les deux parts de moi-même, ou les solder sur ebay, à voir.