Attention, y'a du jeu de mot DE FOU ici.

C'est l'histoire d'une fille qui aimait bien son boulot. (Bon, y aura moins de suspense forcément mais autant le dévoiler, cette fille c'est moi). Qui adore les enfants, ça tombe bien, c'est avec eux qu'elle travaille. Qui adore les vacances scolaires, ça tombe bien, elle est aux taquets de ce point de vue. (Qui adorerait être payée à ne rien faire, mais là c'est un autre débat.). 

Cette fille a toujours mis beaucoup de coeur à l'ouvrage (retour du lexique de 1862, pardon) et n'a jamais hésité à dépasser largement son cadre de compétences, ses horaires de bureau, les limites de son job, quitte à rapeller les parents d'élèves qu'elle n'avait pas eu le temps de traiter dans sa journée avec son propre téléphone, depuis chez elle, voire sur ses congés. Les enfants sont merveilleux, ils l'ont toujours remerciée, et ces remerciements-là, leur réussite, leurS réussiteS dans les épreuves de la vie, leur bien-être, ces victoires l'ont toujours rendue heureuse. Alors bosser, pardon, cul par-dessus-tête, quand on a affaire à des enfants, ça ne comptait pas. C'était ça, le sens de l'éducation.

Cette fille, n'ayons pas peur des mots, était un monstre de travail, capable de voir des délais, des calendriers raccourcis au dernier moment, capable d'avaler des rythmes tendus comme des culottes brésiliennes (voilà, voilààà), elle pouvait parfaitement coller dans la même semaine une série d'examens, leur mise en place, leur exécution, leur déroulement, un tournoi sportif couplé à la surveillance du site, un bal de promotion, une mise en place de bibliothèque scolaire, quatre réunions avec le sourire jusqu'au bout. Même si le bureau pouvait ressembler à un univers impitoyable, truffé de mauvais sentiments et de mauvaises intentions, elle avait deux collègues et demi sur qui elle pouvait compter, et ça suffisait à tout encaisser. À encaisser n'importe quoi, aussi.

À encaisser n'importe quoi, surtout.

Supporter que des abrutis lui parlent comme à la dernière des débutantes, supporter que des crétins se gargarisent à longueur de journée avec des réussites qui lui reviennent, à elle, que ces crétins soient infoutus, profondément incapables de reconnaître à un seul micro-moment sa compétence à elle, préférant penser qu'ils sont les rois de leur monde en carton. Elle a supporté presque sans craquer que des ânes bâtés* lui montent sur le dos pour se proclamer califes d'un empire dont ils ne connaissent rien, dont ils ne maîtrisent rien, et dont ils seraient bien incapables de répondre, réellement.

Elle s'était dit que l'intelligence, la patience et la tenacité, le professionnalisme et l'humilité resteraient toujours à leur place primordiale dans le monde du travail. Que ces qualités, un jour, reprendraient le dessus sur les fausses apparences, sur les masques, les brassages d'air et autres fumisteries. 

Alors elle a insidieusement glissé sur une pente salement savonneuse. À force de travailler comme une machine sans coup férir, elle a habitué son monde à beaucoup trop: trop de bon boulot, trop de parents qui citent son nom, trop de bons résultats. Il ne faut pas penser que ce type de comportement professionnel soit bien vu. Certains collègues n'aiment pas le travail bien fait, n'aiment pas ceux qui manifestement cloisonnent leur job et leur vie personnelle, ils ne semblent pas normaux pour ces gens là (ces gens-là: ceux qui donnent dans l'illusion en fait: ceux, toujours prompts à geindre, à étaler leurs problèmes familiaux-coupleux-persos pour justifier leurs journées d'incompétence manifeste, leurs heures remplies de vide et de foutage de rien, ceux-là ont beaucoup de mal à tolérer l'existence, auprès d'eux, de gens qui ne trichent pas, ne manipulent pas, ne sentimentalisent pas). 

Cette fille, donc, ça a été moi. Je n'ai jamais voulu briller, encore moins briller au dessus des autres. Encore moins briller aux dépens de quiconque. J'ai opéré de la seule manière dont je sais opérer: avec technicité, avec utilité, rationnellement. Je n'ai jamais agi que de façon concise, nette, et surtout sans intriguer. C'est vrai que cette façon de faire, à la limite de la mécanique, ne repose pas sur une affectivité..en même temps, je ne suis pas payée pour m'épancher, non? Et je suis faite comme ça, alors à quoi bon?

J'ai eu à coeur de "laisser mes soucis à la porte". Quand j'ai perdu ma mère, dans ce ravage immense et jamais guéri, je percevais le boulot comme une oasis d'une part en raison de mes collègues proches (dont je savais qu'elles sauraient insinctivement préserver mon deuil ET me témoigner la tendresse dont j'avais besoin), d'autre part comme l'endroit où "rien ne pouvait m'atteindre". C'était le lieu où j'avais besoin d'être, sans émotion, sans incursion d'aucun sentiment mais avec la bienveillance de mes collègues. Dans de tels moments, ça m'a sauvée de ne pas être constamment dans ma douleur. Quelqu'un m'a dit que j'étais froide, que j'étais une vraie machine et qu'il ne me comprenait pas. 

Cette année, des évenements exceptionnels sont venus troubler le train-train. Il a fallu littéralement s'accrocher les unes aux autres, faire bloc. Un tout petit bloc, puisqu'on a vécu en effectif réduit (réduit dans les limites du raisonnable). On a tenu je ne sais pas comment. Ou plutôt si: on a tenu pour les autres. Parce que si sur trois personnes qui restent, l'une d'elles venait à manquer, les deux autres ne pourraient tout simplement plus encaisser. On a tenu par amitié, par sympathie, voire par compassion. On a terminé l'année dans un état indicible:  au delà de l'épuisement physique et psychique, à la limite du burn-out. 

J'ai passé une première moitié d'été à cauchemarder du travail. À me taper, en songe, la tronche de plusieurs connasses qui s'étaient placées dans mes roues les dix mois précédents. J'en ai voulu à mon inconscient, je me suis auto-priée (si, si, on peut) d'arrêter ça sur le champ. J'ai pas passé une année pourrie pour me cogner, aux tréfonds de mes nuits, le visage de mes bourreaux pendant les vacances..

Je commence à aller un peu mieux, de ce point de vue là, et je constate, assez tardivement, l'étendue des dégâts. Je n'ai pas rebellé parce que je suis intègre, polie, et que j'ai le sens du service, sauf que c'est moi qui finit par payer les pots cassés. C'est mon corps qui en a plein le dos, qui est à bout de nerfs, et qui, toute "machine" qu'il puisse être, refuse d'avancer. 

Le principe d'exercer un boulot qui nous plaît, avec des avantages divers, en période de crise qui plus est...ça ne doit pas laisser gober ou accepter n'importe quoi, n'importe comment. Ce n'est pas parce qu'on a la correction d'être solide, discret qu'on doit être traité comme une mécanique. Ce n'est pas parce qu'on n'hurle pas ses problèmes de cul (clin d'oeil à une pouffiasse en particulier) à l'ensemble de la collectivité qu'on n'a pas, nous aussi, nos propres problèmes, et qu'on doit être considérée comme celle "qui n'a pas à se plaindre". 

 

L'ARTICLE LE PLUS LONG DU MONDE EST TERMINÉ. DÉSOLÉE.

La morale que je retiens pour l'année à venir? Je remplacerai dorénavant les gros maux vécus dans mon for intérieur par de très gros mots que je clamerai fort. Enculerie de monde du travail de merde à la con chié**.

 

*j'adore les ânes. Ils sont bien moins bâtés que certains humanoïdes.

** ceci est un entraînement.