Alerte rouge. Tous les gyrophares des alentours sont allumés et clignotent frénetiquement, un peu comme s'ils avaient Parkinson. Alerte rouge: il ya un nouveau stagiaire au bureau. Que dis-je: il y a un nouveau stagiaire au bureau et tout le monde (tout le monde féminin) l'a remarqué. 

D'accord, chez nous (ma grande entreprise, mon staff, ma boîte, ma vie, ah non, pas ma vie quand même) on emploie (précisément: la direction emploie) environ 92 femmes pour un homme, lequel est généralement conçu sur le modèle de Alf, idole de ma jeunesse: avenant comme un bon gros labrador, mais dont personne ne veut dans son appart, rapport aux poils et à sa propension à se nourrir de chats. En même temps, quand on embauche à proportion de 92 contre un, ça laisse du temps aux jolis colibris d'aller butiner ailleurs et ça laisse aux monsieurs à l'haleine douteuse le loisir de se rassembler en consortium, de déposer des statuts jusqu'à avoir le droit d'être employés en priorité chez nous où la proportion de femmes (charmantes, et ce de manière totalement inversément proportionnelle) frise le déni d'humanité virile. On peut aussi imaginer que Herr Direction évite d'égarer les petites brebis bêlantes de son troupeau lors des saisons reproductives, oui, si on veut.

Et puis, de temps en temps, accident: Amen, un spécimen amène (vous ne l'aviez pas vue venir).  Un exemplaire mâle à gros coefficient sexy se glisse dans les mailles du filet, et parvient jusqu'à nous (jusqu'à la cantine). Nous avons donc eu une livraison de, disons, pour donner dans la grande image télégénique qui réconciliera tout le monde: Anthony Dinozzo. Ouais. Comme ça, pafpaf, dans la cantoche.

Donc: gyrophare. Mais s'il y a bien quelqu'un que cette énorme alarme doit mettre en garde, c'est lui: le specimen.

En toute sincérité, j'ai eu un peu honte, ce midi. Douze regards graveleux braqués dans sa direction, alors que Mâle lambda caressait juste l'espoir d'attraper un plateau et une salade de carottes râpées, merci. Douze regards qui en disent long sur la persistance du schéma primaire selon lequel c'est sur le lieu de travail que se tissent les aventures sexuelles. Que si rien ne se tisse, il y aura toujours une volontaire pour essayer de mettre le fil dans l'aiguille (métaphore filée) ou l'anguille sous robe (métaphore filet de pêche) (grosse forme, je le concède).

Le repas? Cauchemardesque (pour lui): "rhooo vous n'allez pas déjeuner tout seul??" "C'est la première fois? Que vous travaillez chez nous, huhuhu, je veux dire?" "C'est vendredi, et ici, le vendredi, y'a des moules, vous aimez les moules?" "J'ai fait tomber ma montre, alors puisque vous êtes là: vous voulez bien me la mettre?" Voilà, oui, c'est: horrible. Je caricature à peine. (parfois ça marche: j'ai épousé mon Amour, que j'avais rencontré sur mon lieu de travail, certes, mais... comment dire? Pas ainsi) (non, moi je lui écrivais des déclarations incompréhensibles (genre "t'es chic, comme type, mais ne va pas imaginer quoi que ce soit, quoique ce soir.." "T'es plus beau que Noel Gallegher un soir de mite au pub pour la Sympa Trique") amoureusement calligraphiés sur des kleenex, kleenex que je remettais dans le paquet avant de le jeter avec hardiesse sur le siège conducteur de sa bagnole. C'est à dire que s'il avait trouvé le paquet sans le balancer dans le vide poche, il aurait pu éventuellement se moucher avec ma prose, éventuellement développer une allergie à l'encre, éventuellement se tartiner le nez avec mes beaux sentiments. Si tant est que j'eusse déposé mon amour emmailloté dans la bonne voiture, car madame la Marquise, cette conne, avait bien évidement confondu le cheval de l'amour (=la twingo de Chéri) avec le bourrin de la mort (= la twingo de la comptable) les deux ayant la même couleur. Depuis la révélation publique de ma méprise (= la comptable hilare, le gratin de l'administration hilare, l'objet de mon affection hilare, le rectorat hilare, Cupidon hilare, le monde universel hilare, exepté moi, humilée par ma consternante confusion, inondée de larmes, mon ego baigné dans la fontaine des remords jusqu'à la noyade) , depuis, la Honte prend une majuscule). 

Conne à piquer le foin au cheval, certes, mais romantique, s'il vous plaît. Total amour courtois, total féodal, total pudique (sauf l'épisode cuisant de la Révélation, laissez moi oublier).

Bon, les choses ne vont pas tarder à rentrer dans l'ordre (le stagiaire ira titulariser ailleurs, le stagiaire refusera de nous adresser la parole, le stagiaire va virer sa cuti plus vite que son ombre, le stagiaire va se taper la moitié célibataire de la boîte, la vie quoi..) et on oubliera ce pénible moment de trivialité. 

De ce coté là, je suis satisfaite de m'apercevoir à quel point le féminisme a accompli de grands progrès, de grandes avancées en matière de parité: youpi, je le confirme, les femmes, nous quoi, sommes parfaitement autant capables de harcèlement sexuel, de drague lourdingue, de provocation vulgaire à l'adresse de l'autre sexe, autant que, disons, Jean-Marie Bigard. Encourageant. Continuons comme ça, les filles, tout en finesse, ensuite on ira roter nos bières en conspuant le Paris Saint Germain.