Il y a les gens lancés. Pas en vrai, non, rho, c'est une manière de dire: des gens lancés= des gens mondains, des gens à la mode (j'adore cette expression, elle est désuète à souhait, tout comme le propos qui va suivre).

Des filles et des garçons qui sortent le soir dans des lieux hype (= branchés), vont à des vernissages tendance, ou voir des expositions folles (Jeff Koons à Versailles. Vous voulez savoir ce que j'en pense vraiment? Non, je vais me taire sinon je vais encore passer pour une réac, ce qui appuie bien ce qui va suivre). Des gens qui vont dîner dans des endroits où le menu comporte des capitales d'imprimerie (genre Le Gratin Dauphinois. Genre Quelques Fruits Frais de Saison). Qui déjeunent de trucs qu'ils n'auraient même pas idée de cuisiner chez eux, tellement c'est bête (jambon coquillettes, ai-je vu à la carte d'une brasserie récemment, et pas de celles en face de la gare sncf, non, plutôt un endroit fréquenté par des gens "sympas". Des bobos de droite, quoi.)

Il y a des filles et des garçons qui font et re-font monter et descendre le degré de branchitude des autres gens. Les milieux modeux-communicants-journalistiques prennent en otage une attitude et la portent aux nues, ou la jettent aux oubliettes. Ils ne sont pas que parisiens, ils peuvent vivre dans n'importe quelle capitale du monde. On les trouve également sur les plages de la Cote d'azur (Cannes ou St Trop', hein, pas la Ciotat...) en été, loungés sur les matelas king size du Nikki beach ou de la Z, où se pressent des stars distinguées et discrètes, pour des fiestas arrosées au Dom perignon sur maillot pain de sucre (très élégante attitude). Qui font que les "hauts lieux" de la bourgeoisie ou de la parvenuerie deviennent l'île du mauvais goût.

Ils ont souvent cette fâcheuse manie de vouloir à tout prix se démarquer, nager à contre-courant, être au dessus du lot, en apparence. Rien comme tout le monde, car "je ne suis pas tout le monde". "Oui, je vais dans les salles d'art & essai (je ne capte pas tout, mais bon, toi non plus, alors...)".

Cela peut se traduire, par exemple, par la dictature de la parka à col de fourrure et du chèche contestataire (ouééé, je l'ai acheté chez Helmut Lang mais c'est un chèche du Che Guevara, 0,3% des bénéfices vont à Sauvez le panda japonais). Vous la voyez, cette tendance, lourde et écrasante? Il y a aussi le sérail arty, qui s'habille chez American apparel dans un revival 80's premier degré immonde, mais dé-ca-lé, tu vois, c'est un trip. (Ou alors on assume que c'est juste: laid, et pas seyant du tout).

AA

Nulle acrimonie en moi: je regarde cette foule fashion d'un œil amusé. Dans ma ville de province, j'en croise à tous les coins de rue, et comme je veux quand même pas me couper de toute vie sociale, j'accepte parfois d'aller boire mon thé, devinez au hasard, rue Hoche, dans l'un des trois salons qui se tirent la bourre à coup de Rooïbos. J'observe la très lancée population sapée toute pareille (je ne peux plus supporter les converses blanches, à force), en écoutant certaines copines trouver des trucs "cool", chez Zadig, chez the Kooples, au hasard, et se demander quelle coupe elles vont demander à leur coiffeur (dont je tairais le nom, mais qui massacre allègrement la chevelure masculine et féminine de la moitié de Cannes, entre deux rails de coke, en lui faisant croire que c'est "mode" -alors que c'est juste salopé, si tu veux mon avis-). Avec copine, ou version masculine, copain à  profession chiante à fond (assureur, informaticien) mais féru d'art premier, qui passe son salaire chez Vitra pour présenter un intérieur racé.( Je sais, je fréquente des gens bizarres).

Je suis définitivement has-been. Rien que le terme has-been détermine ma has-beenitude. Je ne veux pas de doudoune Pyrenex (c'est complètement con, ici il fait chaud tout le temps. Gros succès à Cannes néanmoins, avec juste un débardeur en dessous pour pas crever de chaud, et des lunettes noires pour ne pas crever de ridicule). Je ne veux pas mettre une ceinture par dessus un pull, parce que la probabilité que mon pull me tombe sur les chaussures est de, environ, zéro. Je ne veux pas de chaussures de montagne à talons (c'est quand même schizophrène, ce concept, non?). Quand je vais dans un bar pourri du 18eme, ce n'est pas pour faire croire que je suis avant-gardiste, non: c'est juste que j'aime bien les endroits passés de date, avec un gros tenancier qui essuie ses tasses à café en disant des choses comme "Non mais Beckham ça au PSG, et pourquoi pas un anglais, tant qu'on y est?". Parce que j'aime les endroits populaires, voire les endroits limite borderline de l'indigence.

Ma copine me dit "viens on va prendre un verre au bord de la mer", j'ai dit oui juste pour qu'elle admette que sur la croisette on n'est pas au bord de mer. Nan, entre les deux, il y a douze bagnoles au mètre, deux rangées de palmiers et une cohorte de vieillards promeneurs, et les prix grimpent de 20%  juste parce que cette portion de route. Dé-bi-le.

Qu'en fait, à vouloir être tendance, on se retrouve pile poil à coté de ce qui est original. Pile poil mouton-suiveur.  Avec vraiment l'air con, et commun, comme dans un troupeau.