classroom (2)Aujourd'hui j'ai été un peu triste (pas parce qu'on est lundi, pas parce que travail). J'ai été un peu triste pour toute une génération (rien que ça).

En ce moment c'est la période où mes grands (les élèves dont j'ai la charge) sont, disons, tenus d’arrêter leur projet pour la rentrée prochaine, une fois Bac en poche, après grosses beuveries estivales, ce que je leur souhaite ardemment, et à vous aussi d'ailleurs, vu que la suite (= leurs études =mon post) va être absolument déprimante, genre Maxima Deprima.

L'orientation, donc. Moi, à un jet de pierre temporel de là (15  16 17 ans, hier, quoi), la même discission avait lieu, et cela donnait:

"-Tu fais quoi, toi, après la term'?

-Je veux taffer dans la mode, avoir ma ligne de vêtements, défiler à Milan, faire la java tous les soirs.

-Bosser dans une banque, ramasser plein de pépettes, comme ça à 40 ans j'aurais mon bateau et je partirais faire le tour du monde avec mes gosses.

-Vivre en Papouasie, au plus près de nos racines primitives, retrouver ce qu'il reste d'animisme en moi, plus entendre toutes ces conneries de nucléaire. Wesh, à bas la société.

- Être reporter, voyager aux quatre coins du globe, sans mec, sans môme. Free, tu vois*. The most free I can be.

-Conduire des avions, des voitures, des bateaux.. Chanter, être médecin humanitaire."

Oui, on disait ça. ON RÊVAIT. C'était bien, personne ne venait nous jeter au visage que c'était la crise, que non mais le chômage des sur-diplômés, tellement urgent de réussir, tu auras tout le temps de t'amuser après tes études.. Le monde n'était pas non plus l'Ile aux enfants, mais rien n'était à ce point menaçant.

Mes petits, quand je les écoute, me rendent triste: il n'est plus question que de stratégies (un jour je vous expliquerai, ou pas, comment se passent les admissions post-bac. C'est une partie de Risk, avec des paliers éliminatoires -si- il faut VRAIMENT pas déconner si l'on tient à une voie particulière, il faut planifier à fond). Et mes petits planifient:

"-une prépa + une école de commerce+ deux ans à Londres, pour l'anglais (j'ai envie de leur hurler qu'à 18 ans, on va "à Londres pour LES anglais")

-DUT puis concours passerelle puis master en TrucUtile.

-X ou mourir."

Punaise, non, ils ne rêvent plus, car ils n'en ont plus le temps. Le monde actuel, la société leur rappellent qu'il est décisif de savoir très vite, très tôt ce que l'on veut, et que même lorsqu'on est en tête de classe, même si terriblement déterminé même,  il y a des candidats qui se bousculent au portillon, sans compter que rien n'est garanti... Je les plains, réellement. Il est sévère, ce monde là...

Ce monde là va trop vite, on perd de vue ce que l'on est au fond de soi (j'ai cet exemple d'une nénette, il y a quelques années, une jeune fille absolument brillantissime, que tout le monde a, le plus logiquement du monde, poussée à suivre LA voie royale (bac S, prépa parisienne -la mieux cotée, où elle avait tout aussi logiquement sa place si l'on considère ses dispositions intellectuelles qui étaient - je pèse mes mots, dieu sait que j'en ai vu passer des OVNI en la matière- proprement hallucinantes). Une fille, qui par dessus tout, adorait les humanités. Mais qui a pris "la voie la plus ouverte", au hasard les matières scientifiques. Et qui s'est vautrée, écroulée, qui a vécu une vraie dépression...parce qu'elle n'avait strictement au-cun esprit de compète. Aucune envie d'écrabouiller ses semblables, même pas un semblable-con, pour parvenir quelque part. Je sais qu'elle est retournée à la fac, qu'elle va mieux, après quatre ou cinq ans de traversée (psy) du désert, parce que l'univers sélectif et difficile de ces broyeurs scolaires a eu un énorme impact sur elle et sur sa gentille personne. Oui, elle va mieux maintenant. Mais c'est triste de s'être fracassée contre ses propres limites.

Très vite, très haut, très fort, c'est ainsi que les élèves aujourd'hui sont tenus de frapper, pour trouver une place sur un redoutable échiquier. Il reste de doux rêveurs, des grands enfants qui songent depuis toujours à "fabriquer des jouets, pour pouvoir (m)s'amuser tout le temps". Des garçons et des filles qui ne veulent pas y aller tout de suite, pas comme ça. Et qui j'espère ne perdront jamais jamais de vue que trouver un travail, c'est chercher le domaine dans lequel on a envie d'évoluer. Que c'est tout de même vital de se sentir heureux, et en paix avec soi.

* Raté. Mais avoir des vacances scolaires était aussi imprévu que compensatoire. Donc pas exactement entièrement raté. D'autant que Poupoune, c'est le plus beau des Poupoune.